L’accent québécois

Cet article du Soleil tombe particulièrement à point pour moi. Dans toutes les discussions des récents jours sur la langue, notamment sur le bilinguisme et la qualité du français au Québec, j’ai tenté de faire comprendre à certains que la langue des Québécois n’était pas qu’une forme déchue du français:

Notre français que les Parisiens et autre francophiles intégristes aiment bien ridiculiser est composé en bonne partie du français pré-révolutionnaire (”toé”, “moé”) et c’est un miracle en soit qu’il aie perduré. Si les Français ont décidé de le changer entre-temps, grand bien leur fasse, mais qu’on ne vienne pas dénigrer ce pourquoi nous avons combattu pendant quelques siècles. Ensuite, sous la domination économique anglophone qui a duré jusqu’à l’époque des “Belles soeurs”, nos mères, qui étaient les plus instruites, ont francisé bon nombre d’expressions anglaises que leurs maris ramenaient à la maison. Comme “enfirouaper” qui vient de “in fur wrapped” (emballé dans une fourrure).

[...]

Je crois que non seulement le français est mal enseigné, mais qu’il y a urgence à ce que les nouveaux arrivants apprennent un peu plus notre histoire avant de porter des jugements lapidaires sur ceux qui les accueillent d’abord parce qu’ils sont francophones. Je crois que nous avons un sérieux problème si les immigrants francophones n’entendent que les discours des fédéralistes et autres bien-pensants chantres inconscients ou conscients du multiculturalisme canadien.

J’avais tenté l’argument d’autorité en citant Jacques Leclerc, un linguiste et “historien du québécois” de l’Université Laval:

En 1937, un chroniqueur linguistique, Jacques Clément, écrivait dans le journal La Presse (Montréal):

“L’élite des États-Unis et la classe instruite des Franco-Américains ont une très mauvaise opinion de notre parler, et nos compatriotes d’outre-quarante-cinquième en souffrent. […] N’est-ce pas, chers compatriotes, qu’il est temps plus que jamais de nous occuper de notre langage? C’est une pitié que d’entendre notre classe soi-disant instruite. Son langage en public est mauvais, en famille et dans l’intimité, il est atroce.”

En fait, personne durant cette longue période n’avait trouvé la racine du problème: la domination de l’économie par les anglophones, ce qui avait nécessairement entraîné des conséquences linguistiques. Les anglophones avaient occupé toutes les positions de commande dans l’économie pendant que les francophones avaient été relégués aux postes subalternes. En 1951, la présence des cadres francophones dans les entreprises n’était encore que de 6,7 %. Les grandes compagnies réservaient ordinairement leurs principaux emplois aux Canadians. L’historien Michel Brunet rappelle que certaines compagnies du début du XXe siècle allaient même jusqu’à afficher l’avis suivant: French need not to apply («Les francophones n’ont pas besoin de postuler un emploi»). La discrimination se poursuivit avec plus de discrétion par la suite, mais elle n’en demeura pas moins efficace.

Au cours des années quarante et cinquante, le «mauvais français» des Canadiens était attribué, selon les chroniqueurs linguistiques, à la mollesse articulatoire. Ainsi, l’écrivain Roger Duhamel s’élevait en 1944 contre les bouches molles :

“Nous péchons surtout par des vices de prononciation. Notre articulation est lâche, nous ne mordons pas dans les mots, nous contentant de les prononcer du bout des lèvres. Nous sommes en général, comme nous l’a reproché un jour le R.P. Lalande, des bouches molles.”

Quant au grammairien Jean-Marie Laurence (1957), il avait décelé, du moins il le croyait, les trois grands défauts de la langue au Canada français:

“Trois grands périls menacent l’intégrité du français au Canada: la mollesse de la prononciation, l’indigence du vocabulaire et l’anglicisme sous toutes ces formes.”

Face à cette piètre opinion de leur langue, les Canadiens français ne pouvaient pas être fiers de leur langue. Tout leur mérite se résumait à avoir conservé et transmis leur culture d’origine au point où l’on entendait dire: «Seules nos origines peuvent nous permettre d’être fiers.» Évidemment, pour un linguiste, la prétendue «mollesse articulatoire» n’existe tout simplement pas. Les Franco-Canadiens avaient juste développé une articulation différente de celle des Français. Les Canadiens, par tradition, avaient continué de privilégier la force articulatoire dans les voyelles orales, propre à la France des XVIIe et XVIIe siècles, alors que les Français du XIXe étaient passés à une articulation plus énergique des consonnes.

Le Soleil du 4 mars, vient comme par magie appuyer mes propos. Je cite tout le texte pour mes archives personnelles:

Dans son livre D’où vient l’accent des Québécois? Et celui des Parisiens?, qui sera lancé officiellement mardi, le phonéticien retraité de l’Université Laval Jean-Denis Gendron croit avoir trouvé la réponse.

«Les Français disent au départ que l’accent des Canadiens est identique à celui de Paris, puis, au XIXe siècle, ils disent qu’il est tout à fait différent. Alors, comment l’expliquer? Ce ne sont pas les Canadiens qui avaient changé leur façon de parler, mais bien les Parisiens. Donc, il fallait chercher comment eux avaient changé», expliquait M. Gendron, lundi, lors d’un entretien téléphonique.

Grand et bel usages

Pendant longtemps, deux modèles de diction ont coexisté dans la Ville lumière, souligne M. Gendron : le «grand usage», qui était la langue savante des discours publics, employée au Parlement de Paris, dans les cours de justice, par la bourgeoisie instruite et au théâtre; et le «bel usage», utilisé en privé dans les salons de la noblesse. Sa prononciation, plus relâchée que celle du grand usage, devait paraître «naturelle», c’est-à-dire ni vulgaire, ni affectée.

Elle avait tendance à tronquer certaines lettres et faisait rager beaucoup de grammairiens français. Le bel usage prononçait ainsi, entre bien d’autres : «leux valets», «sus la table», «quéqu’un», «velimeux», «des habits neus», «ostiner», «neyer» (noyer), «netteyer», «frèt», etc.

«On dit dans le discours familier qu’il fait “grand fraid” (…) mais en preschant, en plaidant, en haranguant, en déclamant, je dirois “le froid”», écrivait par exemple le grammairien français Gilles Ménage en 1672.

Puisqu’il était plus proche de la langue du peuple que le «grand usage», on ne s’étonnera donc pas, après la lecture de cette courte liste, que les visiteurs aient eu l’impression que le parler de la Nouvelle-France soit semblable en tout point, ou presque, avec l’accent de Paris — voir notre tableau.

Mais la haute société parisienne, qui a longtemps flotté entre les deux accents, bascule totalement à la révolution de 1789. Le roi de France, ou le «rouè», comme il disait peut-être, est décapité. L’aristocratie, dont le prestige donnait jusque-là préséance au bel usage, fuit la France (quand elle le peut), ce qui laisse toute la place à la bourgeoisie et à «sa» manière de parler. La révolution, écrit M. Gendron, «sera en même temps politique et linguistique. (…) L’autorité et le prestige acquis par les gens de lettres vont leur conférer le pouvoir d’influencer la langue, en devenant le modèle à imiter».

Ce changement de la prononciation parisienne — certaines consonnes, comme le r manquant de «sus la table», seront carrément restaurées, dit M. Gendron — se fera aussi très vite, à l’échelle de l’histoire des langues : quelques décennies tout au plus. «Cela s’est fait naturellement, dit M. Gendron. Personne ne s’en est rendu compte. Il y a l’historien Charles Bruneau qui le mentionne un peu, mais les autres historiens n’en parlent pas.»

La révolution linguistique surviendra d’abord chez les Parisiens, pour qui l’ancienne prononciation commencera à «faire paysan».

La colonie isolée

Le Canada français, lui, n’a évidemment pas pu suivre. Bien que les voyages en France furent permis par les Britanniques, la Conquête marqua le retour d’une partie de la noblesse canadienne en Europe et coupa les liens administratifs entre l’Hexagone et sa colonie. En outre, la menace que fit peser Napoléon sur la Grande-Bretagne mena à un blocus de la France qui isola encore plus les francophones d’Amérique.

«Alors quand les voyageurs reviennent avec le nouvel accent qu’ils ont acquis à la révolution, ils ne comprennent plus. Ils ont oublié leur ancien accent, qu’ils retrouvent chez les Canadiens, mais sans savoir que c’était le leur», dit M. Gendron. Et comme la langue de Paris est la référence la plus courante en français, les visiteurs des autres pays basèrent dessus leur opinion de l’accent canadien.

Extraits d’avis linguistiques


Vous pouvez suivre cette discussion à l'aide du fil RSS 2.0. Vous pouvez sauter directement à la fin et commenter. Les pings ne sont pas permis.

Ajoutez votre commentaire

Vous pouvez utiliser ces tags XHTML:
<a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>

*
To prove you're a person (not a spam script), type the security word shown in the picture. Click on the picture to hear an audio file of the word.
Click to hear an audio file of the anti-spam word



TopBlogues