Du bilinguisme
La langue… On en parle ces jours-ci. On nous montre des chiffres, on nous en cache. Et, évidemment, les chantres du multiculturalisme canadien (et même certains porte-paroles souverainistes!) profitent de l’occasion pour présenter comme des simples d’esprits ceux qui ne sont pas bilingues.
Vous savez quoi? Je crois que le bilinguisme n’existe pas, ou si peu.
J’en connais beaucoup de gens qui se disent parfaitement bilingues qui pourtant interprètent mal des dialogues de film en langue originale ou les paroles d’une chanson en anglais. Sans entrer dans les détails et tenter des exemples qui lanceraient une discussion infiniment longue dans le contexte déjà difficile de la communication électronique, j’affirme que la quasi totalité de ces “bilingues”, qui parlent très bien -et écrivent déjà beaucoup moins bien- dans plus d’une langue, démontrent régulièrement qu’ils passent à côté de subtilités. Moi, un gars de Québec qui n’était pas exposé à l’anglais devenu un gars de Montréal qui refuse de parler en anglais, je peux aussi commander un hamburger en anglais, comme en français! Je peux même tenir une discussion un peu plus soutenue. Mais pour parler des détails subtils de la vie, pour parler politique sans faire dans la caricature grossière par manque de vocabulaire, pour écrire vraiment le fond de ma pensée comme dans ce billet-ci, non. Pourtant je travaille en informatique, un monde anglo-saxon s’il en est un. Je lis aussi des articles scientifiques en anglais, un peu plus ardus que le dernier Harry Potter. Mon oreille ne s’y est pas habituée et mon accent est terrible, mais je comprend assez bien l’anglais, surtout écrit ou prononcé distinctement. Tout ça pour dire que comme je ne me considère pas bilingue, je ne prétends pas non plus être en mesure de juger le niveau de maîtrise des langues de ceux qui se disent bilingues. Du moins, je ne peux juger que quand ils s’expriment en français ou quand ce qu’ils ont entendu en anglais est aussi écrit noir sur blanc ailleurs et contredit leur interprétation.
Jusqu’à récemment, j’ai effectivement pris pour acquis que parler plus d’une langue était nécessairement mieux que de n’en parler qu’une. Cette affirmation est tellement répétée comme une évidence que ça en était une pour moi aussi. Mais à la lueur de discussions récentes avec des amis cinéphiles sur la pertinence des traductions québécoises, à la lueur également des nouvelles récentes sur l’État de langue française au Canada et au Québec, je me suis posé la question: et si le bilinguisme n’existait pas? Je sais, pour avoir cherché un peu, que des linguistes font cette hypothèse. Ce que j’ai lu de plus sensé, c’est qu’il y aurait des niveaux de bilinguisme et peut-être seuls ceux qui ont appris en bas âge peuvent prétendre être parfaitement bilingues. J’y ai lu aussi que, généralement, une personne ne maîtrise pas deux langues en même temps, une période de sa sa vie favorisant une au détriment de l’autre. Mais c’était un article en anglais et peut-être aie-je mal interprété…
Hormis le fait que je doute (i.e. je ne suis pas sûr, i.e. mon opinion n’est pas encore arrêtée) du fait qu’une personne puisse être vraiment bilingue individuellement, je suis plutôt sûr que le bilinguisme comme politique officielle d’un pays a pour résultat net de renforcer la langue du plus grand nombre au détriment de celle du petit nombre. Beaucoup de chiffres récents sur le bilinguisme canadien confirment mes craintes, et quelques avis de linguistes aussi, dont ce monsieur qui publié tout récemment un glossaire de 13000 anglicismes qu’il a recensés dans le parler québécois, parler qu’il n’hésite pas à qualifier de “franglais”, à ma grande horreur d’ailleurs.
Ce qui m’agace particulièrement, c’est cette supériorité morale qu’affichent et s’octroient ceux qui parlent plus d’une langue. Comme l’aurait fait Parizeau avec sa déclaration sur les “imbéciles qui ne parlent pas anglais”. Facile à dire quand on a fait un doctorat en économie à Londres! Je ne suis pas d’accord avec Marois sur sa position récente sur le bilinguisme et je ne la porte généralement pas dans mon coeur, mais j’étais excédé par toutes ces moqueries sur son compte quand elle a tenu une conférence de presse totalement ratée en anglais. Hormis les immigrants qui par définition doivent apprendre la langue de leur pays d’accueil, qui peut pratiquer plusieurs langues sinon les migrants en général, ceux qui voyagent et ont les moyens de le faire? Quel est le pourcentage de gens sur la planète qui voyagent ainsi? Peut-être ne faut-il pas voyager pour pratiquer, qu’il suffit de lire, prendre des cours de langue et suivre des ateliers de conversation? Mais encore là, qui a ce loisir? En résumé, l’affirmation selon laquelle quelqu’un qui ne parle qu’une langue est nécessairement fermé d’esprit m’apparaît d’un snobisme incroyable et vient le plus souvent de gens qui oublient qu’ils sont privilégiés.
Ce qui m’agace encore plus également, c’est qu’ici, au Canada, il semble aussi évident que le bilinguisme doive inclure l’anglais. Je crois que c’est 90% de l’humanité qui n’est pas anglophone? Pourquoi la langue des affaires devrait être l’anglais alors que les économies en émergence devraient plutôt nous inviter à connaître le mandarin?
Il y a beaucoup trop de choses prises pour acquises dans ces discours convenus et moralisateurs pour ne pas s’en méfier et y voir le résultat de la politique officielle canadienne en matières de langue. Concrètement, le bilinguisme augmente au Canada parce que les francophones le deviennent plus. Point.
Mais admettons que parler plus d’une langue soit nécessairement mieux et admettons qu’apprendre l’anglais soit primordial. Qu’arriverait-il si tous les Québécois parlaient facilement anglais et français? Voulez-vous bien me dire pourquoi quelqu’un se donnerait la peine de parler français dans les boutiques du centre-ville de Montréal? Et pourquoi l’immigrant qui y travaille devrait-il apprendre le français en plus de l’anglais et de sa langue natale? Et pourquoi traduire les films américains et les enseignes des grandes chaînes? Et vous pensez que les anglicismes diminueraient? M’est d’avis que malgré ces beaux principes qui restent quant à moi à démontrer, la réalité concrète des Québécois fait de l’anglais, l’ennemi du français.
Oui, la langue est une barrière entre différentes réalités, c’est pourquoi je suis très attaché à la mienne: ma réalité, non seulement je ne veux pas la perdre, mais je veux la communiquer. Ce n’est aucunement une fermeture sur le monde, ni un repli sur soi. M’est d’avis que de ne parler qu’une langue ne devrait être aucunement honteux. M’est d’avis également que pour briser ces barrières, nous n’avons pas besoin que tout un peuple soit approximativement bilingue, mais que ce peuple se donne des outils puissants pour communiquer avec le monde, notamment en formant des spécialistes en traduction, en subventionnant les traductions d’oeuvres étrangères et en valorisant la traduction en général. Combien de fois aie-je entendu que les versions doublées de films sont pour les idiots? Et je serais tenté d’ajouter à la liste de ces outils la possibilité pour son gouvernement de parler directement avec les autres gouvernements du monde.
Enfin, je terminerai ce billet en dénonçant cette association tellement répandue chez les fédéralistes canadiens entre unilinguisme, nationalisme, fermeture d’esprit et racisme. Personne n’apprendrait l’italien si l’Italie n’existait pas! Personne ne parlerait le français si l’État français n’avait pas forcé la main à ses régions. Je trouve très ironique la contradiction intrinsèque de ces clichés bien-pensants le plus souvent tenus par les fédéralistes. Le langage existait bien avant les État-Nations, sous formes de différents dialectes locaux. Mais ce sont les nationalismes qui ont créé les langues que ces bien-pensants veulent apprendre. En plus, étant donné que la majorité des Québécois d’origine canadienne-française est nationaliste, des affirmations du genre sont elles-mêmes plutôt racistes.
Voilà! Que les fédéralistes et autres bien-pensants se le tiennent pour dit: leur discours moralisateur et culpabilisant ne prend plus.
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11 février 2008 à 23:40
Vraiment, je ne peux pas être plus d’accord avec ton opinion que ça. En plus, ça fait un petit bout que je pense écrire un texte qui prônerait une fierté francophone qui, s’il le faut, s’accompagnerait d’une certaine arrogance. Une arrogance qui se chargerait de contrer notre honte quasi inconsciente.
13 février 2008 à 2:01
En passant, ce texte m’a inspiré aujourd’hui, et le résultat est ici.
13 février 2008 à 16:03
J’ai lu. C’est bien. Je ne suis pas sûr que j’ai la même définition d’arrogance que toi, mais je vais le prendre comme un compliment!
13 février 2008 à 17:54
Comme j’explique, c’est une arrogance positive (qui peut paraitre négative pour certain, j’en conviens) , mais une attitude guerrière quand même.
C’est certain que ça reste une vue de l’esprit, donc bien un compliment!
13 février 2008 à 22:57
Je suis en désaccord, mais je tiens à vous témoigner le plus profond respect pour ce texte qui, ma foi, est impressionnant! Je ne démordrai pas de mon opinion qui veut que le multilinguisme soit essentiel. Mais je dois vous avouer que dorénavant, j’aurai une vision différente du débat linguistique. À mon avis, les opinions se valent à condition de bien les exprimer, et vous le faites magnifiquement.
Mes respects,
Mía
13 février 2008 à 23:39
C’est le plus beau compliment que vous pouviez me faire! Merci.